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« Noir destin que le mien de Massoud Al-Rachid »

Par : François Bélanger

Massoud Al-Rachid ?  Un nouvel écrivain ?  syrien ?  iranien ? en tout cas arabe, n’est-ce pas ?

Ne cherchez pas si loin, Massoud Al-Rachid, ce n’est qu’un nom de plume, le nom de plume de celui dont le nom de scène était jadis Jean Leloup, c’est-à-dire le citoyen Jean Leclerc !  Compliqué ?  Eh oui !  Jean Leclerc, alias Jean Leloup, n’a jamais fait dans la simplicité, l’humilité ou le prévisible, et Massoud Al-Rachid, le narrateur de Noir destin que le mien, reste fidèle au personnage, lui qui, d’entrée de jeu, nous propose « sous la forme satirique toutes les connaissances sur l’âme humaine et les mouvements du monde que [sa] longue vie [lui] a permis d’accumuler».

Rien de moins !

En fait, en parcourant Noir destin que le mien, on croirait lire une suite à Candide de Voltaire, en quelque sorte les mémoires d’un Candide qui, ayant aussi lu Ubu roi d’Alfred Jarry et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, tiendrait à cultiver notre jardin et celui de tous ses contemporains au lieu de se contenter de cultiver le sien !

***

Toutes les particularités des genres apparemment opposés que sont le « conte philosophique » à la Voltaire, le récit de science-fiction à la Huxley et la « fable burlesque » à la Jarry sont d’ailleurs simultanément au rendez-vous dans Noir destin que le mien.

D’abord, un sous-titre grandiloquent, « Ouvrage de philosophie et d’agrément offert à Sa Grandeur le roi Nguyen le Premier par le Conseiller et philosophe Moktar Benabes dans le but de délasser, distraire et édifier Sa seigneurie le prince Actouf, son fils bien-aimé. »

Puis une espèce d’envoi préliminaire, signé par le dénommé Moktar Benabes (nom de plume de Massoud Al-Rachid !) qui, dès le départ, nous présente la morale de ce conte philosophique : « Reconnaître l’ennemi et savoir le mesurer, voilà tout l’art d’un gouvernement, surtout si l’ennemi est soi-même.  Et les dangers de la vanité, de l’orgueil et de la cupidité sont pires que mille armées. »

Et finalement une préface de Massoud Al-Rachid lui-même qui se présente comme « un homme né chanceux » qui développa « depuis si jeune l’ennui, le cynisme qui allait [lui] dévoiler définitivement et sans aucun doute aussi [sa] nature putride » et qui « par désœuvrement [se] mit à trouver l’humanité si maussade. »

Le ton étant donné, que survienne un événement hors de l’ordinaire et le conte se met en marche, déclenchant alors l’errance initiatique du héros.  Dans le droit fil du personnage Jean Leclerc, l’élément déclencheur de Noir destin que le mien est… l’achat d’un « trois-pièces alliant la qualité à la sobriété, sans tomber dans l’affectation ou la pompe [fait d’un] tissu gris perle, magnifique, [qui] lançait discrètement de légers reflets moirés, mais sans aucun tape-à-l’œil. »

Massoud Al-Rachid, ce « voyageur de vocation, [peut] à présent partir sans craindre de passer pour un vagabond, ou pour l’un de ces immondes voyageurs en culottes kaki et chaussés d’immenses sandales sales qui encombrent l’univers de oh ! et de ah! impolis à chaque coin de rue. »

Du nordique Kunderkrupt — l’ex-Kunderklups —  aux déserts du sud-est, en passant, entre autres, par la céleste Bételgeuse et l’inévitable « dernière société pure, le dernier jardin d’Éden », la lectrice ou le lecteur est ainsi appelé à suivre Massoud Al-Rachid en divers lieux.

Avec quels objectifs ?  D’abord « pour regarder les habitants et essayer de saisir leur sens », puis pour atteindre un but bien égoïste, « débusquer […] l’amour vrai, […] la perle rare », quitte à « travailler la relation ».

Avec quels résultats ?  Reconnaître qu’il est « un hypocrite, un coupable-né », une « casserole vide incapable d’apprendre de [ses] erreurs », un « Homme qui se croit plus fin que son Créateur », un être maléfique qui ambitionne de « faire connaître au Paradis son premier péché », « un virus de la grippe qui se prendrait pour le choléra », en d’autres mots, une victime de « l’ennui terrible de l’homme moderne » que « rien ne pouvait sauver [sinon] une beau et grand cataclysme » !

Avec quelle morale ?  « Que va-t-il arriver si plus rien n’arrive ?» s’écrie avec désespoir Maximilien de la Gaytes, petit-petit-petit-fils d’un certain Bill G***.  Après tout, peut-être « sommes-nous l’artisan de notre vie » répond un Massoud Al-Rachid rendu au terme de son périple !

Charles Baudelaire achevait « Au lecteur », le poème liminaire de ses Fleurs du Mal en apostrophant ses contemporains par son célèbre « — Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! »  Cette interpellation aurait très bien pu clore Noir destin que le mien.

***

En fin de compte, Noir destin que le mien vaut-il la peine d’être lu ? 

Évidemment, il y a fort à parier que si Jean Leloup vous tapait sur les nerfs, Noir destin que le mien ne soit pas pour vous !

Par contre, si vous aimiez Leloup, si la folie burlesque ne vous désarçonne pas trop, il y a de fortes chances pour que Noir destin que le mien, à défaut de vous laisser béat d’admiration, en plus d’être l’occasion de deux heures de frivole divertissement, vous fasse aussi réfléchir sur notre monde et ses possibles aboutissements.

Personnellement, Noir destin que le mien m’a beaucoup plu.

Albert Camus, dans Le Mythe de Sisyphe écrivait : « L’absurde est essentiellement un divorce.  Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés [ l’Homme et le Monde qui le dépasse ].  Il naît de leur confrontation. »  C’est cette phrase, cette constatation philosophique, que m’a rappelée le conte de Massoud Al-Rachid.  Et c’est pour ce rappel que je remercie Jean Leclerc, enfin je veux dire Massoud Al-Rachid.

 

Massoud Al-Rachid, Noir destin que le mien, Montréal, Leméac Éditeur, 3e trimestre 2005, 102 pages, ISBN 2.7609.3273.7.  (14.95$)

 

franbel49@franbel49.ca

 

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