Dans une entrevue accordée à Danielle Laurin l'automne dernier, Philippe Besson s'inquiétait du sort de son quatrième roman,
Un garçon d'Italie, qui venait tout juste de paraître: « Je suis surpris et émerveillé de l'accueil réservé à mes livres jusqu'ici, mais je me dis que ça ne va pas durer, que tout ça va s'écrouler un moment donné…» (La Presse). Pourtant, dans les semaines suivantes, il s'est retrouvé dans la liste des candidats des prix Goncourt et Médicis. Même si ce roman n'a pas remporté de prix, on peut le lire avec grand intérêt. Il est publié, comme les trois précédents, aux éditions Julliard.
Dès la première page, on y apprend la mort de Luca Salieri, un Florentin de vingt-neuf ans. Suicide, meurtre ou simple accident? La question est soulevée par les policiers qui découvrent le cadavre « aux premières heures de la matinée, ce vingt-trois septembre, échoué sur la rive gauche de l'Arno, en contrebas du ponte Santa Trinita. »
Nous avons affaire ici à une triple narration: Luca (le mort, eh oui...), son amie Anna et un jeune homme nommé Leo prendront tour à tour la parole. Nous comprenons bien rapidement qu'il s'agit en quelque sorte d'un triangle amoureux particulier. Luca vivait avec Anna depuis un certain temps. Celle-ci voyait bien qu'il avait souvent des comportements surprenants, mais elle ne s'en formalisait guère. Puis Luca a rencontré Leo et il est devenu son amant. Tout cela, le lecteur l'apprend assez vite puisqu'il peut pénétrer dans la conscience des trois personnages. Ce n'est pas le cas évidemment pour Anna qui décide de faire sa petite enquête après avoir identifié le cadavre: « Le doute n'est absolument pas permis. Il s'agit bien de Luca. Il me semble qu'il me sourit. Alors, je lui adresse un sourire en retour. Je ne peux pas m'en empêcher. Les policiers n'ont pas l'air de comprendre ce sourire. Ils pensent que je suis folle, à coup sûr. »
Anna passe par toutes les émotions à mesure qu'elle s'approche de la vérité. Elle va même jusqu'à aller rencontrer ce Leo, « jeune homme mystérieux qu'on voit souvent rôder aux abords de la gare » et qui sera interrogé par la police. Même s'il entre en contact quotidiennement avec d'autres hommes qui le paient pour passer quelques minutes en sa compagnie, Leo réalise bien tout ce que représente pour lui la mort de Luca: « Luca constituait, en réalité, la seule attache. Il a suffi que ce lien se dénoue pour que je sois rendu à la solitude intégrale. ( … )Je n'ai jamais ressenti autant qu'aujourd'hui la sensation d'être amputé, amoindri, diminué. » Luca, de son côté, dit: « Anna, je t'ai aimée plus qu'aucune autre femme, sois-en sûre. Quoi qu'on te dise, quoi que tu apprennes, cette certitude t'est acquise. »
Dans l'entrevue accordée à Danielle Laurin, Philippe Besson nous confie: « C'est un livre sur le fait qu'on peut aimer deux personnes complètement différentes, en même temps. (...) Je voulais que Luca aille chercher avec Leo quelque chose qu'il n'avait pas avec Anna et réciproquement. » Vous admettrez avec moi que c'est le genre de situation qui peut susciter de beaux débats.
Si ce roman fonctionne bien, c'est parce que l'auteur réussit à donner tour à tour la parole aux trois personnages et à le faire de façon tout à fait crédible. Luca nous livre des éléments importants du drame, mais il en est maintenant seulement le spectateur même si c'est à cause de lui que tout cela arrive. À la fin du roman, Anna va se réfugier dans un petit village de Toscane. Elle continue à se poser des questions. Elle se sent « dans la pauvreté de qui n'a plus rien, de qui ne sait plus rien, de qui a perdu jusqu'à ses ultimes certitudes. » Leo, quant à lui, dit qu'il ne pourra jamais oublier le visage de Luca.
Précisons que les lecteurs ont, à la fin, un avantage important sur Anna et Leo. Ils apprennent, de la bouche même de Luca, ce qui s'est vraiment passé juste avant sa mort, sur le ponte Santa Trinita.
Un garçon d'Italie est un roman sur le mensonge et sur le deuil qui ne laisse pas indifférent. Au début de chacune des parties, on retrouve des citations extraites du Métier de vivre de Cesare Pavese qui peuvent également alimenter notre réflexion.
Bonne lecture!
alarie_donald@hotmail.com