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« Zôya Pirzâd, "Comme tous les après-midi", Le Livre de poche 31372 »

Par : Claude R. Blouin


Quelqu’un vous a-t-il déjà présenté, sur téléphone cellulaire, des fragments de vie saisis au vol, en même temps qu’il les commentait, au point de vous donner le sentiment de révéler plus de lui-même que des personnes filmées?

18 de ces moments s’animeront à votre lecture du recueil de Pirzâd. Le premier est d’ailleurs emprunté à une femme qui se promet d’écrire une histoire de lapin, et se voit prise par le besoin de noter plus trivial… Mais la trivialité existe-t-elle? Et déjà, n’êtes-vous pas dans le merveilleux, puisque vous êtes à prendre connaissance de ce récit qu’elle déclare projeter d’écrire?

Écrivains, au moins virtuels, les personnages le sont souvent. Ils imaginent la vie de leurs voisins, d’un vis-à-vis assis sur un banc. Ils observent et remontent des apparences à une vie intérieure supposée. Et ils n’en sortent pas indemnes, car les voici renvoyés à eux-mêmes.

Devant la brièveté des récits et cet attachement à souligner le bonheur des gestes familiers, le lecteur s’attend bien vite à trouver cette phrase courte, cette notation de la couleur d’un objet, de la répétition d’un mouvement, que nos contemporains ont appris à leur associer, sinon à rechercher.

Mais le traducteur Christophe Balaÿ, d’une part, rend le souffle plus ample de l’émoi d’une femme, qui redoute toute nouveauté, par une phrase plus longue, et, d’autre part, préserve un mot persan, dès lors signe d’exception pour le francophone. Or, ce mot désigne non pas l’exceptionnel par sa rareté, mais son extrême familiarité, un plat dont la saveur est porteuse de souvenirs. Le bonheur serait bien dans la capacité de revivre avec ceux qu’on aime des expériences déjà connues pour être agréables…

Alors que l’apologue du lapin nous disposait à rencontrer des gens dans une prison dont les barreaux s’appelleraient «routine», Pirzâd nous révèle l’envers de ce visage négatif en soulignant comment le changement peut être signe de malheur pour certains des protagonistes.

Il y a bonheur, en effet, à pouvoir poser des gestes qui nourrissent et plaisent, à attendre le retour des enfants et du mari, et à les voir effectivement revenir sains et saufs. Si la guerre est redoutable, c’est bien par le changement qu’elle introduit à ce genre de routine, parce qu’elle interdit le retour, la répétition, impose l’absence…

Ainsi passe-t-on de mouvements ritualisés à d’autres, chaque fois inscrits dans une situation particulière, elle-même associée à des objets singuliers. De la sorte, la neige et un ruban orange deviennent des éléments dont la constance n’empêche nullement la conscience du temps qui passe. Au contraire, c’est peut-être leur retour qui donne du relief au changement. Ou alors nous enveloppe, comme Pirzâd le note avec plus de finesse: «La femme se redressa dans son fauteuil en ramenant sur elle, comme un drap fin, les bruits familiers de la rue et la chaleur de l’été.»(p.39)

Le lecteur, qui croyait deviner, sous le masque du lapin pris au piège, la présence de l’écrivain, se demande bientôt s’il ne serait pas plutôt cet animal à qui on conte des histoires, pour le soutenir dans sa captivité…

Il y a toutefois une telle constance dans le jeu des thèmes et la manière de les aborder que je sens le besoin d’un pause, à la huitième nouvelle. On pourrait continuer indéfiniment, passer d’une fenêtre à l’autre d’un bloc, et enregistrer l’élément concret, qui cristallise ce que nous inspirerait l’être auquel on déroberait un instant. Pour que l’observation retrouve pertinence, ne convient-il pas, ici, d’imiter la mise en page du livre, qui laisse une page blanche entre chaque texte?

Les onze dernières nouvelles me frappent plus par leurs différences. De grand-mère à petit-fille, de mère à fille, les femmes présentent presque toujours les personnages autour desquels gravitent les récits, mais le ton des textes varie davantage. À l’énumération qui exprime l’obsession du bilan d’une femme, mais aussi traduit le rythme du bruissement de la rumeur qui la dit heureuse, s’oppose cette énumération faite de propositions juxtaposées, qui suggère le confinement des gestes à une mécanique: la syntaxe change avec l’éclairage donné au thème du… changement.

Pirzâd nous promène de la capacité de nous réjouir des élans de vie les plus familiers au ronronnement somnolent de l’existence de qui cherche à coller au connu, à ce fantastique auquel on a recours quand le réel nous hante de manière indicible. Même le conte de fées surgit, fécond de façon tout à la fois surprenante et cohérente avec le reste de l’ouvrage.

Le merveilleux, l’horreur, la peur, l’élan vers l’inconnu: mine de rien, nous traversons le mouvement des êtres, tel qu’il se manifeste, là-bas, en Iran, au delà des images que nos bulletins de nouvelles nous en donnent.

Quitte, parfois, à s’y fondre, en surimpression.

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