Par : Claude R. Blouin
Haruki Murakami maintient un rythme impressionnant de publications et de succès.
Devant une œuvre si importante, j’éprouve le même sentiment que si on me demandait ce que je pense d’un genre. Certains de ses récits trônent parmi les meilleurs et plus prenants que j’ai lus, d’autres relèvent de textes que je trouve simplement corrects.
Parmi les premiers, le meilleur de mon palmarès est "La fin des temps", suivi de "Kafka sur le rivage", et ex-aequo, "Chroniques de l’oiseau à ressort".
Des autres, je puis dire que leur lecture me fait passer un agréable moment, mais que la «manière Haruki» me semble dévorer cette part d’imprévu et d’exigence, présente dans les œuvres susdites, sans laquelle je reste sur ma faim… Les récits s’évanouissent, sans trop laisser de traces.
C’est là un paradoxe, puisque Murakami excelle à peindre (à l’aquarelle…) des mondes où surgit l’insolite, où il s’évapore, sans plus de raisons qu’il n’avait pour apparaître. Cela fait que, si, dans les nouvelles traduites par Hélène Morita, chacune prise à part comporte de quoi étonner, le retour du procédé banalise l’irruption de l’exceptionnel.
Peintre des évanescences, le nouvelliste aime aussi introduire des noms de marque, établit ainsi une connivence avec des lecteurs pour qui il importe qu’un sac soit de Vuitton, ou plutôt, pour qui cela a dû suffisamment compter.
Lire Murakami, c’est passer en revue des objets qui ont donné une identité à la culture de consommation. Qui plus est, au lieu que son homonyme, de prénom Ryu, choisit des protagonistes qui, dès l’abord, se sentent plutôt en marge, Haruki Murakami part de gens qui se sentent membres de la classe moyenne, moyens eux-mêmes, et, à l’occasion du récit, se révèlent en leur singularité. Pour un lecteur désireux de reconnaître son époque, voire ses questionnements, et de se trouver devant des situations problématiques, mais qui paraissent familières, l’ensemble des écrits de Murakami se lira confortablement.
On y trouvera cette conscience du moi liquide et évanescent dont la notion hante la pensée des Japonais, du bouddhisme au philosophe Nishida jusqu’au romancier Hirano, qui vient d’avancer le concept de dividu pour évoquer le fait de nos «personnalités», distinctes selon la relation où nous sommes engagés. Le moi se dilue.
Il y a de cela dans l’univers des personnages qui traversent "Saules aveugles, femme endormie". Jusqu’à la nouvelle intitulée «La luciole», pour rendre justice à l’intérêt que j’ai trouvé aux récits, il vaut mieux les lire avec une pause entre chacun: on évitera que la «manière Murakami» ne prenne le devant et voile la précision de la peinture, l’habile évocation d’une ambiance… curieuse.
À partir de «La luciole», le narrateur s’efface davantage devant le récit des femmes qu’il met en scène. Ces récits non seulement laissent songeurs, comme les précédents, mais m’émeuvent. Cette fois le parti pris d’expliciter ce qui pourrait être déduit des situations laisse place à la suggestion, préserve l’impression d’inaccessibilité. Lire ces derniers textes à la suite n’a en rien attiré mon attention sur la mécanique de la narration, mais tout entier rendu attentif aux enjeux du récit.
Du Japon à la Grèce, nous passons par Hawai; nous glissons des références autobiographiques intelligibles du fait de la notoriété de l’écrivain à la présentation du témoignage par lequel il présente sous son nom des exemples d’expériences de synchronicité qui préparent à la confession d’un ami; nous allons d’allusions à des concepts comme shibui, empruntés à la tradition, à la constante méticulosité à nommer au moins une fois un produit de notre modernité.
Ce flot d’objets et de concepts en un âge de «capitalisme à son stade ultime» associe l’auteur au consommateur. Lui-même écrivain de la mondialisation, amateur de jazz, lecteur éclectique, il réussit dans mes textes préférés à me donner le sentiment que je puis m’élever jusqu’à ce point où nous nous voyons à la fois comme mus par des mécanismes et des processus répétitifs, et interpellés par l’insolite. En somme, insolites nous-mêmes, aussi moyens, pour ne pas dire médiocres nous estimons-nous.
Quel est donc le sens de notre fluidité? Sommes-nous en bout de civilisation?
Appâtez-vous avec ce recueil, et si vous mordez à l’une ou l’autre des nouvelles, si surtout vous préférez celles qui débordent des procédés récurrents, précipitez-vous sur les univers parallèles du soi-disant banal quotidien et de celui, censé être féérique, des licornes, allez goûter "La fin des temps".