Par : Claude R. Blouin
G. De Cataldo nous introduit à la nouvelle italienne du registre du roman noir avec neuf récits de dix écrivains, dont seul Camilleri m’était connu. Le traducteur F. Rosso a dû, comme moi, s’amuser de ce passage à des textes de couleurs si diverses!
On y trouve, en effet, le ton gouailleur et le goût de la métaphore filée d’un Chandler: «Maigre comme un coureur de fond éthiopien, plate comme l’électrocardiogramme d’un mort et haute comme trois pommes desséchées, elle se demanda pourquoi le père Éternel, dans son infinie providence, distribuait ses dons au petit bonheur la chance.» p.32
Ou dans une autre nouvelle: «Mes cheveux se dressèrent sur mon front comme ceux d’Elvis, mais je m’abstins de chanter du rock en plein Autant qu’en emporte le vent.» p.192
Mais on trouve aussi des narrateurs plus impassibles. Ainsi le ton, quasi d’un synopsis, du Camilleri: il me surprend! J’anticipais un récit sicilien jusque dans la langue: il est bien sicilien, mais le ton dialectal, cette musique qui enchante même en traduction, n’y est pas. Plaisir autre! Son titre, «Équivoques et malentendus», conviendrait à l’ensemble des nouvelles.
De Cataldo souligne trois thèmes récurrents: corruption, figure de
l’étranger, succès. Et, de fait, on fait face à une Italie cosmopolite, où les mafias ne sont plus siciliennes seulement, où les valeurs semblent s’ordonner autour du paraître, où ceux qui triomphent deviennent prisonniers de leur rôle. Le burlesque accompagne des artistes has been, la moquerie surgit, mais la sympathie prend le relais, en sorte que, d’une nouvelle à l’autre, la convergence des thèmes n’exclut pas le renouvellement de tons et de situations.
Ainsi trouve-t-on cette femme dans la soixantaine, si seule qu’elle en devient l’alliée d’un terroriste en fuite.
La corruption tantôt se trouve peinte du côté des corrupteurs, tantôt surgit en ses effets sur les victimes. Et certains policiers ne feraient pas honte à Dirty Harry dans leur empressement à contourner la collusion des politiques avec la pègre.
Place est laissée à des revirements où la tendresse ou la solidarité familiale s’affirment, à la surprise de ceux qui les éprouvent.
Dans quelle mesure ces thèmes correspondent-ils aux questions les plus criantes de la société italienne ou à la lecture qu’en donne celui qui choisit les nouvelles, je ne puis le dire. Mais je m’y découvre familier de problèmes qui remplissent nos manchettes, avec toutefois des références inédites : nous sommes bien en une société plusieurs fois millénaires, et si aucune nouvelle ne peut donner l’idée que "La peau" de Malaparte rend d’une Italie restée païenne à travers les siècles, en fait, chacune actualise la formidable évocation de cet écrivain, fasciste puis prisonnier des fascistes, auteur d’une légende de lui-même, dont ce recueil me rappelle le souci de poudre aux yeux et l’instinct de pouvoir et le jeu de l’enchantement et de la désillusion.
Ces derniers élans s’inscrivent dans un contexte qui intègre crises économiques, moyens de communications actuels, mode du tourisme de soleil. De Milan à la Sicile en passant par la Guadeloupe, les Italiens semblent ici parfois sortis, autant que d’un réel observé, du souvenir des clowns déchus de Fellini. Polar spaghetti: l’ombre du cinéma de Leone se glisse entre deux lignes.
Cynique, curieux, hanté, tenace, le héros s’appuie sur des élans divers, mais pourrait bien, si on lui demandait ce qu’il pense de la politique italienne, souscrire à cette observation: «Eh bien, ce qu’on appelle aujourd’hui la démocratie a de fausses lèvres, des cheveux oxygénés et le reste à l’avenant. C’est une démocratie factice (…)» p.362
Le succès s’accroche aux paradis artificiels et en emprunte le clinquant. L’étranger y est tantôt injustement suspect, par commodité, pour couvrir les saloperies locales, tantôt porteur d’une violence importée avec lui et nourrie de l’espérance de ce succès qui tient en moyens de flasher…
Certains récits reposent sur l’art de la surprise, d’autres sur celui du suspense, quelques uns réussissent le mariage des deux (le cinquième, par exemple). Mais tous s’amusent des jeux du hasard et de la volonté, celle-ci souvent moquée par le premier, ou s’accomplissant, mais par des voies qui lui échappent. En effet, le destin, ce vieux et romain fatum, intervient, enserre les gens dans un engrenage différent de la machination prévue.
Si drôlerie et drame s’entrecroisent, la nouvelle de la fin donne de l’Italie une image de Far Ouest, d’un monde où la fin justifie les moyens et l’impulsion triomphe de l’orgueil des manipulateurs.
Pas si petits, les crimes italiens…