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« La confidente »





Épisode 1

Par : Claude R. Blouin


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Je tiens mon journal depuis l’âge de quatorze ans. Peu oublieuse de mes propres pensées (par quel manque de confiance tant de gens tiennent-ils registre de leurs propres pensées?), je prenais note de ce que j’observais et entendais, soucieuse de retenir les mots singuliers, le rythme cassé des phrases, les gestes qui me paraissaient magiques, à l’âge où j’en étais témoin. J’ai pillé ces notes pour reconstruire des moments de cette jeunesse qui pourrait paraître incroyable non seulement parce que c’est celle d’insulaires, mais parce que nous vivions temporellement, me semble-t-il, dans une bulle.

Ce récit est taillé dans des souvenirs. Le prendrez-vous comme l’évocation d’un monde à sa manière exotique et étranger? Le témoignage de l’influence que peut exercer un paysage, celui en l’occurrence de Lanaudière, entre le fleuve et les montagnes? le rappel d’une enfance et d’une adolescence comme elles ne peuvent plus être vécues? Ou me tromperais-je, et sous les circonstances singulières, y entendrez-vous l’écho de préoccupations qui dessinent encore les motifs de votre vie?

 

 

J’ai passé cet été-là à les épier. Ils ne me remarqueraient même pas, n’ayant d’yeux que pour Françoise, notre aînée : brillante, mais belle, alors que j’étais- suis encore - moche. Pas laide. Disons entre moche et laide. Invisible. D’ailleurs, dans ce milieu des années cinquante, les écoles de filles se distinguaient de celles des garçons. Les enseignants étaient du même sexe que les enseignés. Il devenait tout naturel que, l’été venu, la ségrégation des sexes se poursuive.

Mais les jeux des garçons me satisfaisaient davantage. Ils se prenaient pour des héros, ce qui donnait de meilleures chances, à mes yeux, de devenir mieux que médiocre. Déjà assez d’être moche, sans rester aussi niaiseuse.

Les garçons ne me regardaient pas. Pas plus que Françoise ou Thérèse, trop vieilles pour rechercher ma compagnie. Les autres filles de l’île étaient plus petites que moi.

J’étais donc seule, et certes, j’aurais pu sympathiser avec Louis dit L’Efflanqué, lui aussi rejeté par le gang des garçons, qui se méfiaient d’un premier de classe. Mais il m’intimidait; il était trop sage. Et j’avais déjà le désir de connaître ce que l’on m’interdisait. Et puisqu’on m’ignorait, je découvrirais les secrets de la bande des garçons, sans jamais révéler ma présence. Je les suivrais à l’abri des herbes hautes, en glissant dans le canot de mon grand-père, le long des embranchements du fleuve.

Plus tard, des années plus tard, dans les circonstances que je vous dirai, j’avouai cette traque. Leurs rires éclatèrent et leurs aveux... Plus tard.

Cet été-là, avec dans mon sac kaki à bandoulière un carnet, un stylo (vert!), une bouteille d’eau, et, au cou, des jumelles de l’armée allemande, je traquai les chasseurs. Et comme tout se joua cette année-là, de ce qui détermina nos parcours, je tricherai un peu, en complétant de leurs aveux ce que j’ai vu et entendu. Et peut-être comprendrez-vous mieux pourquoi on ne peut laisser agir Patrick comme il le fait.

Le plus secret des deux pourtant m’a toujours paru être Jean, dit Géronimo. Il tournait autour de la maison, coiffé d’un bandeau avec deux plumes. Ses premières expéditions étaient réservées à saisir ce que pourraient raconter et penser de lui ses parents. Il m’a raconté plusieurs fois une scène dont je n’avais pu être témoin, et qui avait marqué cet été, sinon toute sa vie jusqu’à sa récente dépression, il y a quelques années. Et comme Jean fut le maître d’oeuvre des activités de l’été, c’est par son témoignage qu’il me semble juste de commencer.

 

 

«J’étais un Indien. Je rampais, attentif à n’accrocher aucune chaise, à ne faire tomber aucun bibelot. Les ennemis trop sûrs d’eux, aisément convaincus de mon innocence et de ma naïveté, s’entretenaient de moi, derrière la porte close mais mal insonorisée de leur chambre.

«Je me hissai, inspirant, expirant avec lenteur, puis jetai un coup d’oeil par le trou de la serrure, y mis l’oreille droite et dérobai à mes parents leur secret.

-Il est distant.

-Mais pas sauvage. Il se promène toujours avec toute sa tribu...

-Il nous regarde comme si nous étions d’un autre monde. Son père était médecin, bon. Mais ce n’est pas une raison pour nous snober.

-Mais tu es instituteur à son école. Ces petits copains...

-Qu’est-ce que j’ai fait de pas correct? J’ai joué avec lui. Je l’ai écouté. Je...

-Et tu l’as encouragé. Je sais. Mais il a des raisons de ne pas tout dire. Tu sais bien comment c’était chez lui, dans quel état on a trouvé sa mère... Et le père... Imagine un peu ce que le petit a pu voir!

-Pourquoi n’a-t-il pas confiance en nous? Pourquoi ne pas nous dire ce dont il a été témoin? Pourquoi nous regarde-t-il comme si nous étions responsables? Pourquoi nous ment-il? Il te dit une chose; il m’en conte une autre. Il cherche à nous diviser.

-C’est un enfant.

-C’est un sauvage ... Il a treize ans. Il n’est pas normal que nous nous laissions…

-Écoute…

-…

-Tu crois qu’il est là?

«Tu parles si j’allais rester à attendre que la cavalerie fonde sur moi.»

 

 

Il se faisait appeler Géronimo, bien que son nom fût Jean Duplessis. Il s’était déjà retiré dans la salle de bain, quand le Grand Prétentieux, comme il disait, avait ouvert la porte, d’un coup sec. Comme si Géronimo pouvait se faire piéger ainsi ... Et l’autre, le visage pâle, avec sa compréhension écoeurante, son visage de compassion : la mère poule! Pas même sa vraie mère. Comme si l’on pouvait remplacer sa vraie mère.

Il avait tiré la chasse d’eau, était sorti de la salle de bain. Ils étaient là. Il leur avait dit poliment : «Bonsoir papa, bonsoir maman.» Sourire. Comme c’était facile de leur faire plaisir. Comme il leur en fallait peu pour leur faire oublier l’horreur.

«Bonsoir Jean...» Un bec à faux-papa. Un bec à fausse-maman.

Géronimo s’était retiré sur le grand plateau blanc; il avait ramené la couverture à carreaux et s’était fermé les yeux pour mieux s’imaginer la vie comme elle devrait être. Un peu d’imprévu. «Donnez-moi un peu de surprises.»

Et précisément, ce récit ne s’ouvrait-il pas sur une surprise, celle d’un secret jamais formulé! Que vit-il ce jour-là, je n’en sais toujours rien, sinon que cet épisode décida de son attitude face à la vie. Et si Jean me dit tout, il me cache toujours «cela.»

 

 

Jean Duplessis, alias Géronimo, se promenait en battant branches et arbustes d’une baguette de frêne. Le vol erratique d’un oiseau blanc l’attira soudain. Il s’approcha donc, sans bruit, se moquant bientôt de son illusion : un filet de soie au bout d’une perche de sept ou huit pieds virevoltait. Le jeune garçon qui l’agitait ainsi n’était pas une terreur de la nature. Maigre, petit, avec un nez assez long pour servir de cadran solaire. Jean pensa aussitôt : une erreur de la nature.

Mais bien qu’il se sentit le plus fort, il resta caché - retirant même son bandeau à plumes. Que cherchait donc à attraper l’inconnu? Cadran, il l’appellerait Cadran! La bande rirait.

Cadran glissa la main dans la soie, doucement, remontant de l’embouchure vers le fond du filet, dont il fit une poche. La tenant d’une main, il retira d’un panier d’osier («comme ceux que le faux-père prend pour aller à la pêche») un bocal, dans lequel une substance blanche, dure, reposait. Il défit le couvercle : Jean vit nettement qu’il n’était pas percé. Alors? Cadran murmura quelques mots (une invocation sioux pour apaiser son âme?) , puis approcha le bocal du fond du filet. S’en échappa un papillon, jaune, à bordures noires, qui agita fébrilement les ailes, puis s’immobilisa. Cadran l’observait, un peu triste de cette mort, un peu joyeux tout de même de sa capture. Il leva le bocal à hauteur des yeux, et regarda longtemps.

Au lieu de se contenter d’arracher une aile pour voir le papillon tourner comme un hélicoptère fou, comme auraient fait Louis dit Soupolait ou Pierre, au lieu d’amputer l’insecte pour étudier le mécanisme des pattes, voir ce qu’il y avait à la jointure des ailes et du corps, comme il l’aurait fait, Cadran restait là à regarder le cadavre.

Mais - encore du nouveau - voici qu’il retira de sa gibecière une boîte, avec un couvercle transparent. Puis il découvrit le bocal, il se saisit avec une pince de l’insecte, dont il se mit à fixer les ailes méticuleusement. Jean admirait décidément ce Cadran : enfin quelqu’un de pas banal. De longues, fines aiguilles écartelaient les ailes.

Puis la boîte close déposée dans la gibecière, Cadran sortit de sa poche de chemise un calepin, nota un secret que Jean se promettait de connaître, et, le calepin remis en poche, se ressaisit de son filet. Il tournait la tête, avançait un peu, revenait sur ses pas. «Oh!il regarde dans ma direction.» Jean se tapit, immobile, compta jusqu’à cent vingt, jeta un coup d’oeil : Cadran courait dans la direction opposée, le filet bien dressé comme s’il tenait en laisse un oiseau blanc.

Les fleurs de moutarde me piquaient le nez et je luttais contre l’éternuement pour ne pas révéler ma présence à Jean.

 

 

«Y a un nouveau.» Jean n’avait pas tardé à réunir la tribu derrière chez lui, à baptiser l’inconnu Cadran en suggérant de ne pas employer le nom devant lui. Et bien entendu, quand, comme par hasard, Cadran rencontra le quatuor, il sentit - c’est le cas de le dire - que c’était son nez, pas ses yeux, qu’on regardait.

«T’es nouveau dans le coin?

-On vient de déménager.

-Où?

-La maison de briques avec le perron vert.

-La maison hantée!»

Cadran eut l’air consterné. Autant laisser entendre au nouveau qu’il y avait des informations à glaner, que le patelin n’était pas aussi «plate» que Jean, du moins, le trouvait. Les trois autres encerclaient Cadran, et mine de rien, Pierre, lymphatique, d’un ton traînant, demanda si quelqu’un avait l’heure. Il avait pourtant une montre scintillante au poignet, nota Cadran. Les autres ricanaient, en lui regardant le nez.

«Qu’est-ce que t’as dans ta gibecière?

-Un pot de cyanure.

-De quoi?

-Cyanure. C’est un poison.»

Et le nouveau d’expliquer aux trois autres fascinés sa passion des insectes, l’usage du filet, dont il fit démonstration, la manière de ne pas laisser échapper la proie, d’ouvrir le bocal. Jean ne manifestait aucun intérêt, comme s’il avait su tout cela. Et c’est lui que Cadran cherchait à impressionner. Aussi quand Louis dit Soupolait s’enquit de ce qu’il restait à faire avec le papillon, une fois qu’il était épinglé, Cadran sortit son calepin, montra, en s’adressant à Jean, les notes : lieu et heure de la prise, et, écrite d’une autre teinte, identification du papillon. Sur la page opposée, et là il vit qu’il avait ébranlé le masque d’indifférence, un dessin minutieux.

«Chaque fois qu’on capture un spécimen, on l’identifie par le lieu, la date, l’heure de la capture, le nom, le dessin...

-Et toi, c’est quoi ton nom?

-Ferland, Patrick Ferland.

-Tu viens d’où ?

-De l’île d’Orléans.

-Comment ça se fait que vous êtes pas déménagés en mai comme tout le monde?

-Mon père vient de prendre sa retraite.

-Il est vieux?

-55... Puis moi, y vont me changer de pensionnat à l’automne.

-Tu devrais venir au Séminaire.

-C’est là qu’on m’envoie.»

Jean sourit. Cadran se dit : voilà un ami, enfin. Mais Jean songeait que «ce petit intello détrônerait l’Efflanqué.» Seulement, dans la tribu, c’était lui le chef. Et pour que les autres le sachent, il demanda à Cadran : «T’es à l’heure au moins?» Rires des trois autres. Patrick Ferland rit pour faire comme les autres, en signifiant oui de la tête, et en ajoutant : «C’est une habitude nécessaire quand on est jeune Explo. D’ailleurs à force de prendre note des dates et de l’heure...»

Les trois autres s’étouffèrent quand Jean proclama : «Alors moi, Géronimo, chef de la tribu des îles, je te nomme Cadran pour ta ponctualité.»

C’est ainsi que Patrick Ferland crut devoir à une qualité ce qu’il devait à son nez.

 

 

Ce jour-là marqua pour Patrick le début d’une nouvelle ère, comme il aimait me le rappeler.

«Je faisais partie d’une gang. J’avais appris avec un mélange d’appréhension et d’espérance la retraite de mon père, son désir de revenir au pays de son enfance, de s’installer dans l’ancienne maison, une des plus vieilles de l’île. Ce que je redoutais, c’était de me retrouver encore seul de mon genre, le seul à aimer le dessin, à regarder les oiseaux et les insectes. J’imaginais les gens de la campagne chasseurs. Je n’aurais, pour ma part, jamais tué un oiseau, un lièvre. «Et tes papillons alors?» m’avait fait remarquer Jean. Même si l’étude d’un insecte permettait le respect de la vie de milliers d’autres, je ne voyais jamais avec plaisir, mais plutôt avec remords, le battement frénétique des ailes, le ralenti, l’immobilité des membres. Et comme était fragile la splendeur des couleurs elles-mêmes! J’en effaçais avec respect les traces sur le bout de mes doigts, quand, gauchement au début, je tenais un monarque par l’extrémité des grandes ailes antérieures.»

Bien sûr, il savait ces insectes proies de prédateurs, eux-mêmes proies d’oiseaux rapaces; bien sûr, il savait quelle vie courte était celle du papilio, même échappant à tous les dangers. Lui-même, avec son nez en trompe, sa courte taille, sa maigreur, n’était-il pas voué à la seule fuite pour se défendre? Il trouvait apaisement à essayer de saisir par le crayon d’abord, l’aquarelle ensuite, la splendeur des formes et celle des couleurs. Hommage rendu à l’insecte épinglé, devenu exemplaire : plus jamais il ne prendrait un autre papilio - à moins d’avoir la chance d’en capturer un au moment où il sortirait de la chrysalide. Chacun des dessins n’était-il pas un avatar de l’insecte? De sa propre aptitude à rendre à la nature, oui, sa splendeur? Et dans le geste de dessiner les lignes noires des ailes, les cercles aux contours imprécis, qu’il colorerait de rouge et de bleu, dans l’attente requise pour respecter la place, la proportion de chacun des éléments, il trouvait bonheur, apaisement à ce train de pensées folles qui n’en finissaient plus de rouler, avant le sommeil, ou chaque fois qu’en classe le chahut gagnait ou qu’il pressentait le regard mobile, impitoyable du professeur lisant par dessus son épaule ou enfin, quand il vit son père vieillir en une semaine - quelque chose n’allait pas au travail - mûr pour une retraite toujours repoussée.

«Rien ne vaut le plaisir de fignoler jusque dans les détails la reproduction d’un papillon; ce talent avait frappé le responsable de mon équipe, dans le camp de juin. Le père Poisson, plus artiste que scientifique, avait affiché le dessin de mon monarque, puis m’avait prêté un livre de reproductions d’oiseaux, un Audubon. J’avais eu un pincement au coeur en comparant mon dessin à l’un des passereaux du Français américain : il était nul, mon dessin.»

Mais en le faisant, quel plaisir! Rien n’existait plus, ni sa honte de tuer le papillon, ni sa maladresse aux travaux de groupe et aux activités d’alpinisme, ni la peur de heurter la sensibilité d’un coéquipier souffre-douleur, ou de froisser le chef. Lui, une feuille, un crayon, un modèle. Lui, soumis au modèle. Voilà comment il voyait le bonheur. Et ce n’était donc pas l’absence de compagnie qui lui était insupportable, comme elle l’était à Jean, qui aura toute sa vie besoin d’une audience. Non, c’était de sentir qu’il était seul, tout seul, à être ce qu’il était et que cela n’en faisait pas un héros, un être admirable, une espèce à protéger, mais un objet de ridicule. Celui dont on pouvait se moquer, car il restait là, désarmé, mon semblable.

 

 

C’était une des journées les plus chaudes de l’été. Patrick s’était installé à l’ombre. Sur une table, deux des papillons capturés la veille.

Il ne ventait pas. L’asphalte des routes semblait mouillé, en flaques espacées. Quand un chien passait, à trente pieds du balcon, Patrick l’entendait haleter.

Il coloriait le corps, s’efforçant pour la première fois, d’en rendre le volume. Quelques feuilles froissées témoignaient de sa maladresse et de sa persévérance.

« Salut, Patrick.»

Louis l’Efflanqué, qu’il avait entendu approcher, mais fait mine de ne pas voir, l’interrogeait, poli, curieux.

«C’est Mme Poitras qui m’a dit qu’il y avait un collectionneur de papillons au village. Moi, j’étudie les oiseaux.» Il portait en effet au cou des jumelles.

« Connais-tu ça? C’est le Peterson’s Field Guide to the Birds. Il y a l’équivalent, je crois, pour les papillons!»

Patrick se sentit aussitôt en sympathie, et s’étonna du fait que Louis ne fut pas membre de la tribu. Louis lui avoua simplement ce qu’il me confia plus tard : «Je ne trouvais pas drôles les tours de cette gang, ni comme victime occasionnelle (on avait cloué un moineau sur la porte de ma cabane, une rallonge de la ferme familiale), ni comme complice. Les tours n’étaient pas drôles, non, et moi, ils ne me trouvaient pas comique de toute façon...»

-Ça t’ennuie d’être seul?

Louis sourit. S’il avait une gravité dans le regard, dès qu’il souriait, cette gravité semblait se dissoudre. Était-ce du bonheur qu’on voyait? Était-ce une intensité dans l’attention? Patrick admirait qu’on put s’ouvrir aux autres, comme Louis, sans en dépendre, sans complaisance. Des insectes et des oiseaux, ils passèrent à la lecture de romans : Bob Morane, à la fin desquels chacun lisait les dossiers; Jules Verne pour Patrick (qui craignit que Louis ne lui fit remarquer que c’était trop «jeune» pour lui), Les trois mousquetaires pour Louis : Il promit de le prêter. «Mais je tiendrais trop à mes livres pour les vendre», ajouta-t-il en riant. «Qu’est-ce que t’aimerais être? – Entomologiste».

Patrick se surprit lui-même à formuler ce qu’il souhaiterait exercer comme profession : jamais, même en pensée, il ne s’était résolu à formuler en un mot, sans nuance, l’objet de quelque désir que ce soit. Et, en cela, est-il bien différent maintenant?

-Dis-donc, tu dessines comme un as. Pourquoi recommences-tu?

-J’sais pas. Y manque quelque chose.

Louis resta quelques instants à le regarder essayer, en hachurant, de rendre la texture du torse. Puis, comme s’il s’était aperçu que, par son regard, il rendait hésitante la main de son ami, il lui lança, à la limite de la sécheresse : «Bon, ben, j’te dérangerai pas plus longtemps. Si tu veux, j’t’apporte le Dumas demain.» Et sans attendre la réponse, il s’en alla. Patrick revint à son dessin. Quand il leva la tête, Louis avait disparu.

À quelques mètres de là, planqué contre le coin de la maison, Jean n’avait rien perdu de la conversation.

Et moi, quelques mètres derrière Jean, j’épiais... Mais je ne suivis pas Géronimo lorsqu’il s’esquiva. Je restai là à me demander ce que j’aurais répondu à la question de Louis. Et si j’avais su alors qu’existait le métier auquel depuis je me suis consacrée, je l’aurais annoncé : ne l’exerçai-je pas déjà?

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