Elles sont deux Lanaudoises qui vivent dans la cour d’une ancienne école de rang. L’une est née à Saint Didace, l’autre à Saint-Zénon. La mère, «Gribouillis», a 4 ans. La fille, 1 an, s’appelle «Charabia». Une curiosité au Québec tant elles y sont rares. Ce sont des ânesses aux longues oreilles et aux grands yeux, des bêtes mais pas des sottes: elles racontent leurs aventures et l’histoire de leur longue lignée.
Mais sait-on ce qu’il y a dans la tête d’un âne?
Je vous l’ai dit, depuis la nuit des temps, les humains nous attellent, nous bâtent et nous montent. Nous avons transporté des tonnes de produits et des milliers de gens. Nous avons été doublés par les chevaux, plus confortables pour les cavaliers mais nos pieds sont si sûrs, que même les moteurs remplacent à peine nos qualités de porteurs. Et nous revenons en force. En France, dans le pays de notre maîtresse, les ânes sont nombreux à accompagner les randonneurs. Depuis une trentaine d’années maintenant, notre douceur et notre endurance nous ont transformé en compagnons de voyage. À tel point qu’on en vient à nous surnommer «sac à dos à quatre pattes», ce qui prouve notre utilité mais n’est pas vraiment gentil: il ne vient à personne l’idée de câliner son sac alors que nous, nous vivons d’eau fraiche, d’herbe et… de caresses! Avis à ceux qui nous choisiraient comme compagnons uniquement parce qu'ils en ont plein le dos de porter leur sac: nous ne vous accompagnerons pas avec la meilleure volonté du monde!
L’un des renommés randonneurs qui a mis notre race en valeur est Robert Louis Stevenson, un écrivain Écossais du XIXème siècle,
auteur de "L'île au trésor" et de "Dr.Jeckyll et Mr.Hyde" (je n’ai lu ni l’un ni l’autre). La France l’attire. Il y séjourne de longues années et y tombe amoureux d’une artiste peintre, américaine, mariée, mère de famille. Pour oublier cet amour impossible et penser à autre chose, il décide de visiter les Cévennes, un massif montagneux du sud de la France (jumelé aujourd’hui avec le parc du Saguenay). Il espère y retrouver l’esprit des Camisards qui se sont soulevés contre le roi pour obtenir la liberté d'être protestant en France, autrement dit défendre la liberté religieuse et la liberté de conscience, tout comme les protestants écossais dont l’histoire le fait rêver. Il se rend au village du Monastier-sur-Gazeille à quelques kilomètres du Puy-en-Velay.
Pour 65 francs de l’époque, il achète une ânesse: Modestine. Il s'équipe (arme, canif, lampe à alcool, casserole, poêle à frire, sac de couchage, nourriture et vin, et charge ce barda sur le dos de Modestine. Le 22 septembre 1878, l’animal et l’Écossais quittent le Monastier pour rejoindre, par les sentiers de chèvres, Saint-Jean-du-Gard. Environ 200 km, douze jours de marche à pied. Entre Modestine et Stevenson se tisse peu à peu une véritable affection. D’elle, on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’en ânesse obstinée, elle n’a pas obéi au doigt et à l’œil à son écrivain de maître. Elle, n’a pas laissé d’écrit! Lui, rédige chaque matin le récit de la veille avant de reprendre la route. Ce journal est publié l’année suivante sous le titre "Voyage avec un âne à travers les Cévennes". Il aurait dû être titré "Voyage avec l’ânesse Modestine à travers les Cévennes"; une fois de plus notre modestie vire à l’effacement! Pire, le père de l’écrivain a une drôle de façon de féliciter son fils: «je crois que c'est un livre de voyage très réussi… J'espère que tu ne feras pas de nouveau l'âne en couchant en plein air.»
Comme nos oreilles sont toujours à portée de confidences, nous avons entendu notre maîtresse Française expliquer qu'à l'occasion du centenaire de ce voyage, en 1978, des alliés à chaussures ont créé un chemin de grande randonnée, baptisé "chemin de Stevenson" pour permettre aux âniers et randonneurs de répéter le voyage. Les Modestine d’aujourd’hui s’appellent Rosalie ou Ferdinand, Prune ou Gaspard, Cartouche ou Praline et font preuve d’autant de réflexion que leur ancêtre avant de se lancer (dire qu’on nous croit têtus alors que nous prenons simplement le temps de jauger les randonneurs et d’analyser la situation!).
Je n’aime pas trop ces moments où mon alliée à chaussures à moi me passe le licol. Le plus souvent, c’est le signe de son départ en France et du notre chez le fermier voisin, au demeurant très accueillant. Mais il arrive que le licol signifie le temps de la promenade, quand, une main au bout de la longe, l’autre sur notre épaule, elle nous emmène musarder dans les chemins alentours. Un jour, peut être, en Haute Matawinie, comme un peu partout en France, vous verrez passer deux ânesses bâtées, au pas lent et rythmé, un enfant sur le dos échangeant confidences et tendresse. Ce n’est pas pour tout de suite car, facétieuses et rusées, nous faisons croire à notre maîtresse que nous ne savons pas encore randonner. Il faut bien qu’on l’éduque!
Hi Han
Date de mise en ligne : 6 juillet 2010