Elles sont deux Lanaudoises qui vivent dans la cour d’une ancienne école de rang. L’une est née à Saint Didace, l’autre à Saint-Zénon. La mère, «Gribouillis», a 4 ans. La fille, 1 an, s’appelle «Charabia». Une curiosité au Québec tant elles y sont rares. Ce sont des ânesses aux longues oreilles et aux grands yeux, des bêtes mais pas des sottes: elles racontent leurs aventures et l’histoire de leur longue lignée.
Mais sait-on ce qu’il y a dans la tête d’un âne?
«Tout le monde sait que les ânes travaillent beaucoup (à part Charabia et moi, encore que, maintenant que notre maîtresse a acheté un bât…), mais peu de gens ont entendu parler des ânes mineurs de fond.
Ce métier est l’un des plus dangereux. Non seulement les mineurs risquent des accidents dus à des effondrements du boisage qui soutient les galeries, des éboulements ou à des explosions de gaz, mais les poussières de roche qui envahissent leurs poumons les rongent peu à peu; c’est la silicose. Et bien, pour les animaux, les dangers sont les mêmes.
L’histoire des mineurs à quatre pattes a commencé avec des chevaux. Au XVIème siècle, ils travaillaient en surface, sur le carreau des mines de sel et de charbon. On les attelait à un manège relié à une large poulie sur laquelle étaient enroulées les cordes de chanvre qui remontaient les tonneaux de minerai.
Mais, quand la révolution industrielle a battu son plein, quand les besoins en charbon ont augmenté encore et encore, les chevaux sont descendus au fond des mines. Les Britanniques ont été les premiers, dès 1750, suivis par les chevaux de fond américains vers 1800 et les Français dans les années 1820. Ils remplaçaient les "herscheurs", ces mineurs qui poussaient les berlines du front de taille jusqu’à l’"accrochage", le point d’où partaient toutes les galeries, le passage obligé entre le fond et le jour. Chacun tractait une douzaine de wagonnets de charbon dans la galerie principale jusqu’à l’aplomb du puits où il était remonté en surface car le grisou rendait les machines à vapeur trop dangereuses.
Une fois n’est pas coutume, célébrons les chevaux, nous, les ânes, pauvres équidés méprisés par ces seigneurs. On raconte qu’en Pennsylvanie, lors d’un effondrement, un cheval nommé "Voyageur" guida plusieurs mineurs vers la sortie avant de mourir d’épuisement. Sa lanterne serait encore accrochée au tableau d’honneur des mineurs tombés dans la mine.
Les chevaux étaient choisis, âgés de 6 ans, costauds et résistants avec de bons sabots capables de supporter les chocs contre les rails. La plupart étaient de puissants chevaux de trait.
C’est là que le bât blesse! Ces grands chevaux ne pouvaient pas passer dans les galeries étroites.
Les Anglais ont donc engagé des poneys de petite taille comme le Shetland ou le Pottok.
Pour travailler dans les tunnels étroits, les Français ont eu recours aux mulets aux mules (fruits respectivement mâle et femelle du croisement d’un âne et d’une jument) et aux ânes, appréciés à cause de leur grande force. Ils y ont remplacé les enfants qui, jusque là, étaient les seuls à pouvoir emprunter les petits passages. En arrivant à la mine, tout comme les chevaux, les ânes recevaient une éducation spéciale: parcours sur des rails, traction d’un nombre croissant de wagonnets, le tout au milieu des bruits de chaîne, des outils de "creuse" et des pompes à eau. Leurs brides étaient rembourrées sur le front pour éviter qu’ils se blessent en se cognant contre les poutres qui soutenaient les galeries.
Dans les descentes, ils devaient amortir la poussée venant de l’arrière, à la montée et sur le plat, faire d’importants efforts pour tracter les berlines, sinon les mineurs leur piquaient les flancs avec le crochet de leur lampe, ce qui, souvent, leur valait un bonne morsure; les ânes, même en plein labeur, ne se laissent pas marcher sur les pieds!
Au début, les animaux de fond ne revoyaient jamais le jour. Germinal, le roman d’Émile Zola, en témoigne. Leurs heures de repos s’écoulaient dans une écurie de fond, une anfractuosité dans la roche, parfois cimentée et meublée d’une mangeoire dans laquelle le fourrage est descendu chaque jour pour qu’il ne prenne pas l’humidité. Ils passaient dix ou quinze ans au fond. Et si leurs forces déclinaient, si leur souffle venait à manquer, on se contentait de les mettre à des postes plus "reposants". Certains devenaient aveugles mais restaient employés, car leur travail étant très répétitif, ils avaient mémorisé les lieux et se déplaçaient sans trop de difficultés. D’autres dépérissaient et mouraient ou n’étaient remontés des entrailles de la terre qu’après être devenus trop vieux ou vraiment trop faibles pour y travailler.
Dans certaines mines plus accessibles, on les remontait deux fois par an, pour la fête du 14 juillet et la Sainte Barbe. La joie qu’ils manifestaient à la vue du soleil était sans équivoque. Alors, dès qu’on put construire des cages métalliques assez grandes pour accueillir un cheval, un mulet ou un âne, et assez étroites pour passer par le puits, les compagnies minières ordonnèrent de remonter les bêtes, entravées et protégées par de la paille et de les mettre à l’herbe régulièrement. Il en allait de leur intérêt: le transport du charbon dépendant de l’énergie des animaux, il était important qu’ils soient bien nourris et en bonne santé. En France, lorsqu’en juin 1936, le Front Populaire vota la loi instituant deux semaines de congés payés, les ânes et les chevaux de mine obtinrent deux semaines de pâture. Ils étaient placés chez des habitants qui les prenaient en location.
Avec ces dures conditions de travail, des liens très forts unissaient les "meneux d’bidets" et leurs ânes. Les ânes faisaient aussi la joie des galibots, les jeunes apprentis mineurs. Ils jouaient ensemble, aussi taquins les uns que les autres. L’un d’eux a raconté que son compagnon à grandes oreilles, "Baligan", avait la fâcheuse habitude, après 8 heures et demie de travail, de se coucher au milieu des voies et d’empêcher l’évacuation du charbon. Les galibots multipliaient les ruses pour le faire relever; Baligan, têtu comme un âne, ne voulait rien savoir. Les mineurs intervenaient alors et, par la force, l’obligeaient à déguerpir. Il fallut s’en séparer. L’âne fut licencié pour "entrave au travail".
La rumeur rapporte que certains équidés comptaient le nombre de berlines durant la journée, refusant d’avancer si le nombre habituel était dépassé.
En 1969, le dernier d’entre eux fut remonté des galeries. À plusieurs centaines de mètres sous terre, ânes et chevaux cessèrent définitivement d’être employés. En revanche, la complicité entre mineurs à quatre pattes et mineurs humains n’a pas eu de fin.»
Hi Han
Date de mise en ligne : 23 janvier 2012